L' HOMOPARENTALITE
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 Témoignage
Date parution : 18/11/2001
Source : L'Humanité 
Page : http://www.humanite.presse.fr/journal/2001/2001-11/2001-11-17/2001-11-17-036.html
17 Novembre 2001 - SOCIETE

Deux mamans, légalement

Un jugement a permis pour la première fois en France à une femme d'adopter les trois enfants de sa compagne.

La maison est belle. Située dans une des ces petites rues fleuries de la capitale, elle respire la douceur de vivre. Une grande baie vitrée s'ouvre sur de la verdure. Marie-Laure Picard prépare le thé. Carla Boni s'installe à la grande table familiale de la cuisine. Leur rencontre date de la classe de quatrième. Depuis vingt-deux ans, elles partagent leur vie. Aujourd'hui, âgées de quarante-trois ans, cette graphiste et cette photographe élèvent ensemble leurs trois filles. " Notre désir d'enfant a toujours existé. Nous ne sommes pas des êtres particuliers. " Pourtant, le cheminement fut long. Il a nécessité beaucoup de réflexion. " Les enfants viennent de l'amour et pas d'une construction fictive. Nous ne vivions pas d'histoire d'amour avec un homme. Il nous fallait donc étudier toutes les possibilités. " Les portes de l'adoption restant fermées pour les couples homosexuels, les moyens sont restreint. " Une femme seule peut adopter un enfant. Nous aurions pu mentir sur notre couple, mais notre vie s'est bâtie sur la vérité, raconte Carla. Tout aurait été faussé devant les partenaires sociaux. " Reste l'insémination artificielle. " · l'époque, nous organisions des petits repas tous les trois mois avec deux couples d'amis hétérosexuels. Dans l'un des couples, l'homme était stérile, pour l'autre, c'était la femme. Notre grand bonheur, c'est que, la même année, nous sommes tous parvenus a accueillir notre premier enfant. " Giulietta voit le jour en juin 1994. La loi de bioéthique n'étant pas encore passée, Marie-Laure est inséminée par un gynécologue en France. Pour les deux autres filles, elles se rendent en Belgique. " Nous sommes allées à l'hôpital de la fertilité. Ouvert aux couples homos depuis 1981, nous avons rencontré un psychologue et le comité d'éthique nous a donné l'accord. " Marie-Laure, plus fertile que Carla, portera à nouveau les deux enfants. Luana naît en février 1997, suivi de Zelina en novembre 1998. Pas question pour Carla et Marie-Laure de cacher la vérité à leurs filles : " Avant même qu'elles naissent, on leur expliquait pourquoi elles ne connaîtraient jamais leur père ", confie Carla. " Il fallait qu'elles comprennent qu'elles n'étaient pas nées grâce à l'opération du Saint-Esprit ", poursuit Marie-Laure. Toutes deux trouvent les mots justes : " Papa a donné une petite graine au médecin, qui l'a donnée ensuite à maman. " Si la loi l'autorisait, Carla précise qu'elle aurait été contente de connaître l'identité du donneur. " Mais pour nous, un donneur est par nature quelqu'un de généreux. Car il est ouvert à l'idée que son sperme puisse être utilisé par des couples de lesbiennes. " Aujourd'hui, Marie-Laure et Carla sont respectivement présidente et vice-présidente de la crèche qui accueille leurs deux filles cadettes. Sans jamais justifier le fonctionnement de leur famille " pas comme les autres ", elles sont toujours prêtes à expliquer. " Les éducateurs, les instituteurs ont besoin de comprendre, c'est normal, affirme Marie-Laure. Nous assumons nos rôles. " · la maison, les filles appellent Marie-Laure " maman " et Carla " mammina " (maman en italien). " Carla étant italienne, nos trois filles portent des prénoms italiens. Comme je les ai portées toutes les trois, il était important qu'elles grandissent dans la culture italienne de Carla. C'est un bon équilibre. " Les parents de Carla exercent pleinement leur rôle de grands-parents. Et Carla se souvient du jour où Giulietta a intégré qu'elle portait le nom de ses deux mamans : " Moi, je m'appelle Picard-Boni. "

Mais c'est le 27 juin dernier qui marque une date importante pour toute la famille. Ce jour-là, le tribunal de grande instance de Paris permet pour la première fois en France à Carla d'adopter les trois filles portées par Marie-Laure. " Nous voulions lier Carla légalement aux filles, se souvient Marie-Laure. Lorsque nous avons engagé la procédure en septembre 2000, nous avons fait les choses en toute clarté. Nous étions pacsées. Mais tout le monde nous disait que nous n'y arriverions jamais. " Pour convaincre, elles joignent au dossier plus de 40 témoignages de membres de la famille, d'amis, d'instituteurs. " Nous sommes passés devant un inspecteur de police. · notre grande surprise, il a jugé notre demande recevable. " Le 27 juin, les deux noms sont portés sur les actes de naissance des trois filles. Reste une étape à franchir. L'ultime. L'adoption simple transfère au seul parent adoptif l'exercice de l'autorité parentale. Concrètement, Marie-Laure, en tant que mère biologique, a perdu l'autorité parentale au profit de Carla, la mère adoptive. Elles réclament donc aujourd'hui un partage équitable. Mais Marie-Laure se veut patiente : " Pendant sept ans, Carla n'avait aucun droit sur les filles. Je peux bien attendre aussi... " Priver la mère biologique de son autorité parentale est bien ici un non-sens. C'est pour cela que Carla et Marie-Laure acceptent librement de raconter leur histoire. Une histoire de famille. Une histoire intime. " C'est un espoir pour tous ceux qui souffrent encore, confie Carla. Cela va dans le sens de la visibilité de l'homosexualité. Nous voulons montrer que l'adoption a été possible et que les enfants se portent bien. " Une bonne illustration de l'importance d'ouvrir le pacs à l'adoption des couples homosexuels. De la reconnaissance de l'homoparentalité.

M. D.

MAJ : 01/07/02